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1 - LOST OBJECT – FOUND OBJECT
BY Veronique BELLANGER, psychoanalyst english, french below
2 - Brève correspondance autour d’une photo trouvée
conversation with Marie-José Mondzain, philosopher french
1 - LOST OBJECT – FOUND OBJECT
BY Veronique BELLANGER
In Philippe Mairesse's anarco-archivist work, the status of
the object presents certain interrogative particularities
including the question of whether we are dealing with a
lost object or a found object. Having shifted away from a
“photographic subject", because this found object is really
a lost object, it has been off-loaded in a way and has
apparently become lighter. Is there some sort of being
hidden behind these images ?
The anonymity offered here approaches us from an unusual
position. Effectively, the signature, the Proper Noun, is what
normally solicits Being, thus allowing a pretension to
singularity, the affirmation of a being. Psychoanalysis teaches
us however that the Proper Noun, far from relating to a
certain being, only serves to symbolise the lacuna in the
Other ; the task of this Proper Noun, which is a heavy one,
being precisely to seek to complete this being in the Name
of the ideal.So is there no possibility here of relief from
this moïque solicitation and not assuming a name ? Is our
narcissism not then spared the obligation of comparing itself,
of lowering and debasing itself, in its relation to the artist ?
“Relieved" of the artist, what then happens to our relation
to the image ? What appropriation are we going to make
of this object ? What type of identification will be at stake?
An identification which, if it is no longer based on the
imagination of a duel artist/public relationship, is founded
on that which belongs to the artwork in the very process
of this agency, namely loss. The relation of each one of us to
loss is aroused here, these photographs becoming ours since
anonymity allows them to become a common, shareable,
and therefore lovable object. Of course there is the
mechanism, the layout of the images, the choice of them
that immediately gives a framework, a symbolic status and
even an aesthetic, to these real objects.
Is there a feeling of worry, disturbance or fraud in this
unveiling of the object, in seeing what should not be shown
in this way ? Or is it a case of reinvesting the object with
certain symbolic and imaginary coordinates and giving back
to the photographic object its very nature as an image
(which would be a way of elevating the object to a level of
dignity that was certainly not there to start with) ? Is the
disturbance that could be provoked by the use of a lost
object in actual fact the reflection of our embarrassment
about a certain voyeurism with which we are often
confronted ?
Without displacing or doubting the status reserved for the
artist as a photographer, the work of the GRORE agency
questions a very contemporary type of jouissance :
consumer jouissance which is on offer from an image bank
where everybody will find something that “fits the bill",
namely a satisfaction that will fill our lack of being without
hindrance. Philippe Mairesse???s artistic practice is concerned
precisely with this, in that she questions our relationship to
the Real.
OBJET PERDU - OBJET TROUVÉ
PAR VERONIQUE BELLANGER
Dans le travail d’anarchiviste de Philippe MAIRESSE, le statut
de l’objet offre quelques particularités qui interrogent,
parmi lesquelles celle de savoir s’il s’agit essentiellement
d’un objet perdu ou d’un objet trouvé. Désarrimé d’un
“ sujet à la photographie ”, cet objet trouvé parce que
perdu se trouve délesté en quelque sorte, apparemment
léger. Y-a-t-il quelque être qui se cache derrière ces images ?
L’anonymat ici proposé nous sollicite dans une position
inhabituelle. En effet la signature, le Nom Propre, c’est ce
qui vient ordinairement solliciter l’Être, ce qui permet une
prétention à la singularité, à l’affirmation d’un être. La
psychanalyse nous enseigne cependant que le Nom Propre,
loin de se rapporter à quelque être, ne fait que symboliser
le trou dans l’Autre ; la vocation de ce Nom Propre,
vocation lourde, étant justement au Nom de l’idéal de
chercher à accomplir cet être.N’y aurait-il pas alors ici la
possibilité d’un soulagement de cette sollicitation moïque,
de ne supposer aucun nom ? Notre narcissisme ne se
trouve-t-il pas épargné de ne devoir se comparer, s’incliner
ou s’indigner dans son rapport à l’artiste ?
“ Soulagés ” de l’artiste, que devient alors notre rapport à
l’image ? Quelle appropriation allons nous faire de cet
objet ? Quel va être le type d’identification en jeu ?
Identification qui, si elle ne se fonde plus sur l’imaginaire
d’une relation duelle artiste/public, se fonde sur ce qui est
à l’oeuvre dans le processus même de cette agence, à savoir
la perte. Le rapport de chacun à la perte se trouve ici
éveillé, ces photographies devenant pourquoi pas les nôtres
puisque cet anonymat leur permet de devenir objet
commun, partageable, aimable donc.
Il y a bien sûr le dispositif, l’agencement des images, le
choix de celles-ci qui viennent immédiatement donner un
cadre, un statut symbolique, une esthétique même à ces
objets réels. Dans ce dévoilement de l’objet - voir ce qui
ne devait pas être ainsi montré - y-a-t-il inquiétude,
dérangement ou sentiment d’escroquerie ? Ou s’agit-il de
redonner à l’objet des coordonnées symboliques et
imaginaires, de restituer à l’objet photographie sa nature
même d’image, façon ici d’élever l’objet à une dignité qui
n’était certes pas celle inaugurale ? Ce dérangement que
peut provoquer l’utilisation d’un objet perdu n’est-il pas
l’écho de notre gêne d’un certain voyeurisme, auquel nous
sommes pourtant souvent confrontés ?
Sans déplacer ni mettre en question, bien entendu, le statut
à réserver à l’artiste en tant qu’il est photographe, le travail
de l’agence GRORE interroge un mode de jouissance
proprement contemporaine : jouissance consumériste qui
se propose à partir d’une banque d’images où chacun va
bien trouver “ chaussure à son pied ” ; satisfaction à venir
combler sans entrave notre manque-à être. Et en cela
même, Philippe MAIRESSE s’inscrit dans une démarche
artistique, en tant que toujours elle questionne notre
rapport au Réel.
Brève correspondance autour d’une photo trouvée
conversation with Marie-José Mondzain, philosopher
Philippe Mairesse à Marie-José Mondzain
J'ai toujours pensé qu'il y a des images qui ne se prêtent pas
à la conversation. Ou qui la monopolisent : qui installent entre
elles et le regard une relation mono-polaire . Des images indiscutables,
étalées, ouvertes, obscènes, à regarder, à absorber, pour s'y fondre,
dans un va-et-vient unidirectionnel de l'image au regard.
Elles supposent (imposent?) deux hypothèses également problématiques
à mes yeux : la possibilité d'un regard personnel sur les images,
et la capacité de l'image à s'adresser à ce regard sans détours.
Ces hypothèses produisent une relation-tunnel (comme on parle en
physique de l'effet tunnel pour les semi-conducteurs) : relations
d'adhésion sans faille, individuelles, relations "monopolitiques",
où toutes les conversations rayonnent d'un pôle idéal vers des
individus indivisés, entiers, des "adhérents". Je préfère des
relations plus fluctuantes, moins sûres. Ne pas adhérer,
ou seulement avec beaucoup de failles, de détours, de défaillances,
de faillites, c'est faire tenir la relation à une pluralité de pôles,
sources de regards hétérogènes, entre lesquels on puisse discuter
des diverses raisons d'adhérence ou de dés-adhérence : discutons des faillites.
J'ai voulu d'autres genres d'images, des images sans monopoles,
qui n'existent que quand on en parle : des images qui n'ont pas de lieu
autre que la discussion de leur existence même. Je voulais revenir à une
sorte de degré zéro de la photographie, que j'ai trouvé dans l'organisation
de cette photothèque. Photographies perdues, sauvées du caniveau in extremis :
elles ne retrouvent une quelconque valeur que par le choix, discuté, défendu,
orienté, de ceux qui voudront bien en être occupés, remplis...
Marie José Mondzain à Philippe Mairesse
Ainsi j’ai pu choisir la photo que vous avez trouvée quand j’ai trouvé
la photo que vous avez choisie ! votre présence dans ce recueil de textes
et d'images sur l'excès est juste car l’accent, me semble-t-il, y est mis
non pas sur l'excessif fantasmatique d'un trop plein ou sur les figures
d'une surabondance totalitaire mais au contraire sur ce qui excède toute
attente convenue, toute définition conventionnelle d'un champ d'excellence .
C'est un voeu de pauvreté, souvent d'humilité même, une attention singulière
à ce qui se tient encore debout au coeur de l'effacement et dans la fragilité.
Votre démarche au seuil de la reconnaissance habituelle qui consacre les auteurs
dans leur autorité, donne autorité au simple geste qui fait s'arrêter et prendre
le temps de considérer l'apparition de l'autre comme une éclosion plénière du sens
là où on ne l'attendait pas. De plus ce saut impossible par dessus un dos qui s'y prête
tendrement, sans crainte de basculer sous la maladresse un peu enfantine de cet élan raté,
voilà qui excède toute tentative d'esthétiser et de se perdre en palabres sur autre chose
que ce qu'on sent devant ce qu'on voit. Elle est, cette image comme un mémorial fraternel
de toutes nos tentatives. Elle est aussi comme la comptine : sautez dansez embrassez
qui vous voudrez, elle tient de la ritournelle. L'excès prend ainsi le visage ludique
que nécessite sa gravité même.
qu'en pensez-vous?
cordialement
mj
Philippe Mairesse à Marie-José Mondzain
merci de vos commentaires, précis et justes!!
vous terminez par "qu'en pensez-vous", je ne le savais pas.
En écrivant à partir de quelques-uns de vos mots, d'autres se sont enchaînés...
ça fait-il une pensée? en tous cas les voilà :
Le ludique que nécessite la gravité... me renvoient à l'importance pour ce stock
de photographies trouvées d'être constitué en agence-photo, structurée et orientée
vers la réutilisation professionnelle de ces images. C'est parce qu'une volonté
sérieuse d'utilité, matérialisée par le statut commercial de Grore Images,
préside à la remise en circulation de ces clichés, que leur faiblesse devient un excès
productif de sens. J'ai souvent pensé que rien n'est plus ludique que le plus sérieux :
excéder le sérieux par l'excès de sérieux. Être excédé, voilà un bon début pour penser;
et excéder ceux contre qui on ne peut pas grand-chose d'autre - voilà le pouvoir des faibles.
La faiblesse, l'éloge de la faiblesse, sont au coeur du fonctionnement de Grore Images et
de ses photos perdues-trouvées-réutilisées . Ce dos pas très solide, et ce saut qui manque
d'élan, révèlent bien la faiblesse inhérente au jeu de saute-mouton : je me souviens
comment on pouvait prendre des fou-rires incontrôlables à la simple idée de sauter
par-dessus ces dos, et du coup on avait les bras faibles, et les jambes incapables !
ou bien c'était dans la position courbée : le rire et la faiblesse se répandaient
inexorablement depuis des zones précises du corps, derrière les genoux, au creux des coudes,
et envahissaient tous les centres du contrôle, on s'effondrait sous la moindre poussée...
Il doit y avoir là une source profonde d'un sens qui m'échappe, puisque je peux aussi
me souvenir d'autres fou-rires, qui me prenaient dès que ma mère me demandait de l'aider
à plier les draps propres. La simple idée de devoir tenir fermement la toile et de la tendre
(elle à l'autre bout faisait claquer le drap pour le plier bien à plat) me faisait perdre
tous mes moyens, et, les bras sans force, écroulé de rire, mes mains s'ouvrant malgré moi,
je lâchais le drap.... ce qui avait l'art de l'excéder ! La faiblesse, le fou-rire,
ces simples mots réveillent les sensations : délice de l'impuissance à (se) tenir,
incapacité d'obéir. Rire de l'impuissance rendait la puissance impossible. Peut-être l'idée
d'un mouvement si faible, d'une action si petite, qu'il s'en faut de très peu pour
qu'elle se renverse : les bras ne portent plus, ou les dos s'effondrent, les mains
lâchent le drap, tout s'écroule, l'idée qu'un mouvement si faible soit nécessaire
au sérieux de l'autre, que le manque de ce mouvement l'exaspère, le mette hors de lui,
peut-être tient-on là une clé : excéder l'autre, lui faire perdre contenance,
par simple faiblesse... alors on est deux, autres : l'un, autre à soi et l'autre,
hors de lui, hors de sa puissance. Défaillance puissante, puissance défaillante.
Vous avez raison, il s'agit bien d'excéder toute définition d'excellence,
par le rire et la faiblesse... Reste la nécessité du sérieux, de volonté de sérieux :
la gravité que nécessite le ludique, (pour retourner votre phrase).
Pour excéder l'attente convenue, les définitions conventionnelles, encore faut-il de l'attente,
des conventions. On voudrait y adhérer, on s'efforce de les suivre avec un grand sérieux,
mais notre faiblesse nous en décolle, des poches de non adhérence apparaissent, du déceptif;
à notre grand regret on ne satisfait pas. C'est alors qu'on peut parler : des conventions,
de l'image, de soi-nous. (Je pense à l'instant à l'expression : "perdre son quant-à-soi"...
Il m'est arrivé de voir des photographes professionnels, très sérieux, et très fâchés
par Grore Images, perdre toute réserve et m'accuser de la pire malhonnêteté...)
avec mes amitiés
Philippe Mairesse
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