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A SIDELONG PORTRAIT OF AN AUTHOR AND POTENTIAL USERS (SUMMARY)
BY ROBERT FLECK

Philippe Mairesse has organised his artistic practice around the act of collecting photographs for almost fifteen years. But the artist is not a collector in the usual sense of the term. He does not frequent sales rooms, galleries or artist studios to add to his collection. He does not seek out complete bodies of work or entire series of the production of such and such a photographer. If Philippe Mairesse has put together an unusual collection it is because he has a very different conception of collecting photos : he takes them as he finds them and constructs an artwork that, like few other contemporary art practices, reveals the profound truth of photography and contemporary images, in other words the “abandoned” image - which in turn becomes a sidelong portrait of its author and potential users. Philippe Mairesse has created a unique institution to resolve these prob- lems and this curious set-up in some ways constitutes the photographic sculpture that makes up his work. I’m talking about the photographic agency of found photographs called Grore Images that the artist runs and has shown publicly since 1992. By creating an agency of found pho- tographs, Philippe Mairesse has, in a certain way, decided not to substi- tute his own choice for those of the original authors and owners of the photos who have annulled their initial choice in abandoning them. In- stead of behaving like a typical artist who pounces on his material in order to transform it into “his‹A‘`³± artwork, defined materially, Philippe Mairesse has chosen to apply, in a highly detailed way, the structure of the photographic agency (like Magnum or Sygma that arose from the free and independent photojournalism of the mid-20th century) to this vast and constantly growing ensemble of found photographs without any particular intention. This done, to a certain extent he leaves the field open to the pursuit of multiple, undetermined and open relationships that arise between the “saved‹A‘`³± images and a potential public. He does not allow himself to intervene in the new relationships between images and persons that could be created thanks to the system of the photo agency ; but at the same time, he attempts to re-insert the images into a certain social use, a “social life of the image‹A‘`³± that seemed eliminated from the outset for these abandoned photographs. He also creates a supplementary dimension, a distancing in relation to the normalised use of images, thus enabling discourse and comprehension concerning the images and their role in our contemporary life. In this sense, the found photo agency named Grore Images constitutes a sizeable anonymous anthropology of the links between the image and the contemporary individual. The agency also exposes issues concern- ing rights of reproduction and royalties. Philippe Mairesse refuses, on principle, to present himself as the author of the image in the context of his agency. But the real meaning of this open-ended process work lies in the human or ontological domain. Once one has discovered Grore Im- ages, the production of images can no longer be seen in the same light. This is because the agency gives form to the unique capacity of photog- raphy to make visible the relational ruptures between the individual and the images that constitute, or have constituted, his universe and his closest memories, in other words, between an individual and his own imagination. In this sense, the agency of found photos reveals the un- bearable lightness of photography when faced with the heavy psychol- ogy of human beings.

PORTRAIT OBLIQUE D’UN AUTEUR
ET DE SES USAGERS POTENTIELS
PAR ROBERT FLECK

Depuis presque une quinzaine d’années, l’oeuvre de Philippe Mairesse s’organise autour de l’acte de collectionner des photographies. L’artiste n’a pourtant rien d’un collectionneur dans le sens habituel du terme. Il ne fréquente pas de salle de ventes, ni de galeries ou d’ateliers d’artistes pour compléter sa collection. Il n’est pas à la recherche de corpus complets, de séries entières des productions de tel ou tel photographe. Si Philippe Mairesse a pourtant constitué une "collection" hors norme, c’est qu’il conçoit très différemment le fait de collectionner des photos : il les prend là où il les trouve, et construit une oeuvre qui montre comme peu d’autres corpus contemporains une vérité profonde de la photographie et des images contemporaines, à savoir l’image déshéritée – qui à son tour devient un portrait oblique de son auteur et des usagers potentiels. Pour être plus complet, il faut préciser que Philippe Mairesse n’est pas seulement un collectionneur peu commun (il ne cherche pas ce qu’il collectionne, mais le trouve dans un contexte de non-intentionalité). Il est également un artiste de l’image qui – pourtant – ne fabrique jamais d’images. Il ne s’agit là ni d’un concept prédéterminé, ni d’une position théorique. Si Philippe Mairesse se limite à ramasser des images photographiques qu’il trouve par hasard dans la rue, et à collecter celles que d’autres sympathisants trouvent pour lui, c’est que cette pratique est issue d’une expérience personnelle très forte qui continue à s’exprimer à travers ses travaux : si l’on se décide à "sauver" une image abandonnée et souvent en partie détruite malgré la force émotionnelle initiale qui avait été introduite par son auteur anonyme, on réalise qu’une telle image, sauvegardée et mise à l’abri, en dit parfois plus sur la relation contemporaine aux images, au souvenir, à la représentation de l’espace et de l’environnement biologique et social, que n’importe quelle oeuvre pourrait le faire. On tient ici le premier aspect essentiel de l’oeuvre de Philippe Mairesse : la mise à l’abri d’une photographie abandonnée, d’une photographie rendue orpheline des intentions, significations et usages antérieurs, arrive à dégager des expressivités et des significations profondes de cette même photographie, que l’usage social habituel a tendance à cacher sous l’apparente normalité de nos relations à l’image. Bien évidemment, un tel propos artistique resterait assez pauvre s’il se limitait au seul propos de ramasser des images abandonnées, pour ensuite par exemple les exposer dans un lieu culturel. Mais dès le début des années quatre-vingt-dix, Philippe Mairesse est allé beaucoup plus loin. Le point de départ est bel et bien cette expérience personnelle, initiatique, selon laquelle une photographie abandonnée, dans laquelle les intentions initiales se trouvent annulées, est à elle seule souvent plus "parlante" que toute image qu’un artiste pourra inventer de son coté – d’où un sentiment de libération personnelle, l’artiste se sentant dégagé une fois pour toutes de l’obligation d’inventer lui-même des images, autrement dit de prendre à son tour des photographies. Au-delà de cette expérience personnelle, pourtant, l’artiste se trouve confronté à de nombreuses questions, et c’est par les réponses à celles-ci que Philippe Mairesse a construit son oeuvre. Est-ce le rôle de l’artiste-collectionneur-d’images-abandonnées de choisir entre les images, d’en exposer ou publier certaines et de ne pas publier d’autres? Est-ce le rôle de l’artiste de devenir à son tour un auteur par alliance de ces photographies abandonnées, en les présentant sous son nom et sa responsabilité? Ou doit-il s’effacer derrière l’anonymat des auteurs initiaux, désormais inconnus, en ne montrant que la masse physique de cette gigantesque collection de photographies trouvées, sans en révéler les images individuelles? Philippe Mairesse a créé une institution unique pour résoudre ces problèmes, et cette institution d’un caractère inattendu constitue en quelque sorte la "sculpture photographique" que constitue son oeuvre. Il s’agit de l’agence des photographies trouvées Grore Images, que l’artiste anime et met en oeuvre publiquement depuis 1992. En créant une agence des photographies trouvées, Philippe Mairesse a d’une certaine manière pris le parti de ne pas substituer ses propres choix à ceux des auteurs ou propriétaires initiaux des photos, qui ont annulé – par leur abandon – leur choix initial. Au lieu de se comporter comme un artiste classique qui se rue sur son matériau pour le transformer en "son" oeuvre, matériellement définie, Philippe Mairesse a choisi d’appliquer, jusqu’au moindre détail, la structure de l’agence photographique (de type Magnum ou Sygma, issue du photo- journalisme libre et indépendant du milieu du 20ème siècle) à ce vaste ensemble, toujours grandissant, de photographies trouvées sans intention particulière. Ce faisant, il laisse d’une part le champ ouvert à la poursuite des multiples relations ouvertes et non-déterminées qui s’ouvrent entre les images "sauvées" et un possible public ; il se refuse d’intervenir dans ces nouvelles relations entre images et personnes qui peuvent se créer grâce au système de l’agence photo; mais en même temps, il prend le pari de réinsérer les images dans un certain usage social, dans une "vie sociale de l’image" qui semblait éliminée au départ pour ces photographies abandonnées, tout en créant une dimension supplémentaire, une distanciation par rapport aux usages normalisés des images, ce qui permet de dire et de comprendre beaucoup sur les images et leur rôle dans notre vie contemporaine. Que se passe-t-il pour le visiteur de l’exposition? Quelle est la „règle du jeu“ de l’oeuvre? Le visiteur se trouve confronté à un énorme ensemble de photographies trouvées, soit perdues, soit abandonnées par leurs propriétaires, donc en rupture avec leurs auteurs. Il s’agit en grande partie de photographies privées auxquelles nous n’aurions jamais accès sans le travail conservateur et révélateur de l’agence. Du fait de leur abandon par les propriétaires ou auteurs d’origine, ces photographies deviennent de nouveau disponibles, sans liens psychologiques ou biographiques traditionnels, mais avec une force esthétique d’autant plus importante que la valeur d’image d’une photographie qui fut à l’origine prise pour des raisons souvent personnelles, se trouve ici libérée. Il existe donc un aspect esthétique de ce travail – rendre des photographies d’amateurs lisibles en tant que recherche anonyme sur l’image. Mais également un aspect pratique : ces images deviennent disponibles pour de nouveaux usages. C’est précisément ce que propose Grore Images, l’agence des photographies trouvées. Le visiteur de l’exposition, comme tout autre individu bien intentionné - le photographe, le publicitaire, le communiquant, l’artiste, l’historien – peut choisir telles ou telles images, les consulter, les utitliser ou les acquérir. Souvent, ces images apparaissent ainsi de nouveau dans des sphères diverses, publiques ou privées, sous forme d’affiches ou de matériau brut pour des campagnes de communication, ou bien sous forme de collections privées et intimes constituées par des individus à partir des achats dans l’agence des photographies trouvées. Celles-ci accèdent ainsi à une "deuxième vie", parfois esthétique (sous le regard des visiteurs dans une exposition, par exemple), et parfois pratique, lorsque ces photographies trouvées deviennent de nouveau des images utilisées, des images qui servent à transporter du sens. Cette simple description de la règle de jeu et des effets immédiats de l’agence des photographies trouvées suggère à quel point cette ‚sculpture photographique’ mise en place par Philippe Mairesse met en oeuvre des significations d’ordre métaphorique. La nouvelle circulation des images inventée par cette agence implique en de multiples métaphores tous les domaines de la vie. "Vie et mort de l’image" serait même un titre par trop banal et uni-dimensionnel pour suggérer l’ensemble des métaphores humaines et sociales que dégage cette oeuvre. La relation entre l’image photographique et l’individu contemporain me semble avoir rarement été traitée d’une manière si sensible et riche. Cette relation s’avère être en réalité une relation impossible, une relation entre l’image et l’homme traversée dès l’origine par de multiples ruptures et incompréhensions. L’image de l’homme, l’image-souvenir d’un être humain particulier sont les types d’images dominants des photographies trouvées, conservées par l’agence. Mais la relation fut annulée, pour chacune des photos, soit par la perte de la photographie, soit par son abandon volontaire, créant ainsi de puissantes métaphores de ruptures avec l’image, opérées pour des raisons variables. Dans ce sens, l’agence des photographies trouvées Grore Images constitue une grande anthropologie anonyme des liens entre l’image et l’individu contemporain. Souvent, on a mis en avant les questions de droits révélées par l’agence. Où se trouve le droit à l’image? Qui en a le droit d’auteur? Philippe Mairesse refuse par principe de se poser comme auteur de l’image, dans le cadre de son agence. Mais la véritable signification de cette "oeuvre ouverte", de cette oeuvre processuelle est d’ordre humain, voire ontologique. La production d’images ne peut plus être considérée de la même manière, si on a eu la chance de découvrir Grore Images. C’est qu’elle met en forme, au plus profond des images, la capacité unique de la photographie à rendre visible des ruptures relationnelles entre tel individu et les images qui constituent ou qui ont constitué son univers et sa mémoire la plus proche, autrement dit entre un individu et son propre imaginaire. Dans ce sens, l’agence des photographies trouvées rend visible l’insoutenable légèreté de la photographie face à la lourde psychologie des êtres humains.
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